Hossam Al Saadi Hossam Al Saadi est un caricaturiste syrien né en 1978. Il découvre la caricature à l’âge de 13 ans. A 16 ans, il participe à un concours organisé au sein de son école dans la ville d’Al Suweida. Il obtient le premier prix. Mais son style contestataire attire l’attention des services de renseignements syriens qui lui interdisent de poursuivre dans cette voie. Hossam cesse toute activité artistique. Il finit ses études et travaille dans le secteur commercial. Il crée son entreprise. En mars 2011, la révolution syrienne éclate. Hossam Al Saadi rejoint les opposants au gouvernement sans pour autant reprendre le crayon. Très vite, il subit de nouvelles pressions et son café est fermé. En 2012, craignant pour sa vie, l’artiste se réfugie au Liban où il renoue avec la caricature après 18 ans d’absence. Après six mois passé au Liban, il se rend en Jordanie où il se rallie à la coalition d’opposition, la National Coalition of Syrian Revolution and Opposition Forces. Puis il s’en va à Istanbul où avec trois autres artistes, il peint une toile de 440 m2 où figurent les noms des 12490 enfants syriens morts depuis le début de la révolution. En 2014, Hossam est invité à exposer sa toile au Parlement Européen à l’occasion de la Journée Internationale de l’Enfant. Elle est envoyée à Bruxelles mais le caricaturiste se voit refuser son visa. Il décide de prendre « la route des Balkans » afin de suivre sa toile et de demander l’asile politique. Il est reconnu comme réfugié politique en juin 2016.

Questions à Hossam al Saadi

– 1 – Entre le silence de la Syrie (ne plus montrer ses dessins, disparaître du point de vue artistique,…) et votre odyssée jusqu’à la Belgique où vous vivez aujourd’hui, des images, des récits, des témoignages vous ont traversé. Certains sont plus marquants, …pourriez-vous en évoquer un particulièrement singulier?

Depuis le début de la révolution et jusqu’à ce jour, beaucoup d’événements tristes se sont produits. Parmi les images qui m’ont le plus marqué durant les premiers mois du soulèvement, c’était celles où les responsables de la sureté, dépendant du régime, frappaient avec violence, lors de l’une des manifestations, les femmes qui ne faisaient que chanter l’hymne national.
Là j’ai saisi la gravité du drame et le volume de la souffrance qui nous attendaient ; ce drame qui a pris la forme de tortures et d’assassinats des enfants, des femmes et des vieillards, sans pitié, et en utilisant toutes sortes d’armes.
Si nous voulions arrêter la torture et l’assassinat, nous devions juste chanter la louange du dictateur et résumer toute une nation en sa personne.

– 2- Dessiner, créer, suppose au départ un exercice d’admiration, …. Qui vous a marqué et décidé à dessiner ?

C’est l’artiste palestinien Naji Al’Ali qui est la personne qui m’a marqué au niveau artistique , c’est à lui que je dois l’inspiration intellectuelle et l’habilité de mes doigts. Cet artiste a été assassiné à Londres en 1978.
J’avais assisté à une projection de sa biographie dans une salle de cinéma à Beyrouth, alors que je n’avais que 14 ans en 1992. Ma première œuvre caricaturale avait pour thème la Palestine.

– 3- La politique, la lutte des citoyens, la guerre, la souffrance, le chaos ont recouvert votre pays, mais aussi la lucidité, la résistance, la lutte…En quoi le dessin politique, le « cartoon » de presse, s’est imposé à vous ?

La première et la plus importante revendication portée par les syriens concernait la liberté.
La notion de la liberté a évacué ma peur, elle a mis à terre toutes les barrières qui m’empêchaient de la défendre et de l’atteindre. Il était naturel et même obligatoire que je porte les armes pour la protéger ; or la caricature est l’une des armes les plus efficaces que je pouvais utiliser, surtout que cet art est capable de traiter des tourments des peuples et d’émaner des entrailles de leurs souffrances.
Ajoutons que la révolution syrienne a été pacifique durant toute la première année de son existence et que les syriens se sont mis, chacun selon sa sensibilité artistique et selon ses compétences, à s’exprimer sur le sujet.

– 4- Vous avez un style, un trait, une précision….Quel est le chemin de votre travail ? Un scénario, une émotion, une phrase, … ?

Pour moi en tant qu’un caricaturiste débutant, et qui avait, en plus, abandonné le dessin durant vingt ans, la gravité de la situation était ma première motivation. Et comme cette souffrance perduraient et se répétait sans cesse, durant six années consécutives, je ne pouvais pas ne pas suivre de près l’évènement et de ne pas l’accompagner dans tous ses aspects. Ca me permettait de produire des idées et d’éviter la répétition.
Sur le plan pratique, je mets par écrit l’évènement que je veux dessiner, puis je laisse mon imagination travailler. Assisté de mon crayon, et dès que l’idée mûrit, je me mets à la travailler jusqu’à ce qu’elle devienne un tableau fini.

– 5- « Parler suppose qu’on pourrait se taire » (Alain Jouffroy)…Dessiner, raconter, faire des récit en images, est-ce d’abord le résultat d’un silence imposé ?

La décision de me mettre au dessin après vingt ans d’interruption correspondait pour moi à une nouvelle naissance. C’était l’occasion de me retrouver à nouveau.
Je me suis trouvé parce que j’ai décidé d’être un homme libre, libre comme cette révolution qui m’a libéré et qui a maintenant besoin de moi afin de l’aider à libérer les autres.

6- Quels sont les artistes qui vous ont marqué ?
La personne qui me marque artistiquement parlant est tout artiste qui porte le fardeau de la condition humaine sur son dos, et ces personnes sont nombreuses.
Sur la scène arabe, le plus important aujourd’hui est l’artiste Ali Firzat, qui vit la même souffrance que moi, étant du même pays.

7- je fais partie de ceux qui pensent que le monde ne peut changer que s’il décide de changer lui-même. Or la caricature participe à ce changement partiellement en explicitant les évènements et en concentrant les projecteurs sur les questions les plus importantes. Mon souhait le plus vif est de tenter de faire pression ainsi sur l’opinion générale… Mais changer le monde est une affaire qui dépasse le monde des arts…

Hossam al Saadi

Offert…
À ma fille syrienne
Aux enfants syriens et à leur avenir, ceux-là même qui représentent une civilisation vieille de plus de10.000 ans.
Nous étions syriens, nous le sommes encore et nous le resterons …

Autres textes:

Né en 1945, Vincent Baudoux ne se doute pas, quand il passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles comme étudiant en 1961 qu’il y restera jusqu’à sa retraite en 2011. Entretemps, il est chargé des cours de philosophie de l’art et responsable du cours préparatoire. En 1974, il est un fondateur de l’Ecole de Recherches Graphiques (Erg) et devient titulaire du cours “Images”.Eduqué au langage publicitaire, il se tourne vers l’art contemporain, les images populaires et médiatiques, la Bande Dessinée. Il en ressort de nombreuses présentations et publications. Spécialiste du montage-diapositives, il réalise de nombreuses fresques pour des événements, conférences-spectacles et pièces de théâtre ayant l’art pour thème. Commissaire pour les expositions de prestige chez Seed Factory, il est aussi l’un des fondateurs et pilier de 64_page, revue de récits graphiques. Il est une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium depuis sa création en 1999.

Préface

Sang d’encre

L’exil d’un dessinateur de presse issu d’un pays en guerre est une épreuve particulière, car s’il permet de travailler sans crainte des représailles, le confort relatif où il se trouve amplifie sa rage d’être à la fois éloigné et impuissant face à la détresse des habitants de son pays à feu et à sang.

Si nombre d’images proposées par Hossam al-Saadi rejoignent les représentations classiques du genre, certaines surprennent agréablement par des petites différences n’échappant pas au lecteur attentif. Deux enfants s’accrochent à une portée musicale parmi les notes (une double croche, un si) que l’on devine chantées par quelques oiseaux. Une mélodie harmonieuse donc. Sauf que les horizontales de la portée sont aussi, et même d’abord, des fils barbelés. Lu de cette manière, le scénario s’inverse : les oiseaux chantent tandis que les enfants sont prisonniers, n’ayant que leurs oreilles pour imaginer ce qu’est être libres et heureux. Si tous les humains ne parlent pas la même langue, loin de là, la musique traverse les époques et les lieux, étant un des arts les plus primitifs, avec les incantations, les rythmes, les scansions, les prosodies, les mélopées pratiquées depuis des millénaires par des peuples ignorant l’écriture ou ce que nous appelons “la civilisation”. Peu d’animaux chantent, ou font de la musique, et si les oiseaux “chantent”, on devine qu’entre leur chant et celui des humains il y a une différence liée à la fonction, au besoin, à la motivation. La portée indique qu’il s’agit de la musique telle que l’Occident l’a codifiée, le solfège, grammaire rigoureuse accessible seulement aux élites. La prison deux fois, la liberté deux fois : cette image propose une double interprétation contradictoire. Comment parler de l’horreur de manière positive ? C’est de ce paradoxe que l’auteur nous entretient en noir sur blanc, sans nuances.

Une variation est proposée avec cette gamine agrippée aux barreaux de sa prison. Une larme exsude de son œil tandis qu’une rose (symbole d’un bonheur éphémère et fragile qu’un rien peut faner) est accrochée à son corsage, telle une profession de foi. Quel est donc ce régime qui jette ainsi une enfant en prison ? On la devine immobile, depuis longtemps déjà, son désespoir est absolu. Toutefois – en a-t-elle conscience ? – le métal froid bourgeonne. Quelle sera sa réaction en découvrant que la sève ensemence inexplicablement ce qui est mort, que la vie finit toujours par reprendre le dessus, ce que pour l’instant ses yeux clos ignorent ? Quelle que soit la désespérance, la vie continue, de manière imprévisible, en toutes circonstances, même les pires. Tant qu’il y aura des enfants, il faut y croire, malgré tout, car la jeunesse est notre futur, évidence qu’on ne mesure pas toujours.

Une portée musicale qui s’anime, les barreaux métalliques prenant vie, ce dispositif peut s’appliquer à tout objet, partie de corps humain, logo ou symbole visuel. Ainsi le président russe Poutine joue de la guitare, la caisse de résonance étant le visage de Bachar el-Assad, à moins qu’il ne joue de la flûte traversière avec son nez de Pinocchio. La typographie du mot “SYRIA” s’effondre comme les immeubles ravagés par les bombardements, mais de ces ruines des oiseaux (de blanches colombes de la paix?) s’envolent dans le ciel. La destruction se change en fécondation, espoir d’un monde meilleur. Mais ce serait trop de bonheur : non seulement la dernière lettre (“A”) s’altère en une une tente où s’abrite un réfugié accroupi, alors que depuis le début le ciel était d’un noir d’encre. Non point qu’il fasse nuit, mais c’est le moyen graphique choisi par Hossam Al Saadi (comme dans les images évoquées ci-dessus) pour obtenir d’avantage d’intensité dramatique. L’efficacité visuelle est optimale, car si les contrastes sont violents, à l’image de la scène qu’ils décrivent, les quelques hachures qui pourraient les adoucir sont rares, juste assez pour signifier un léger modelé où l’une ou l’autre plage d’ombre n’entravent jamais leur force. Chacune de ces images est cadrée au plus serré, sans décor, sans la moindre échappatoire spatiale, elle percute le regard en collision frontale.

Le dessinateur semble vouer une haine particulière envers l’Organisation des Nations-Unies (ONU) par son impuissance – ou sa pusillanimité- à mettre fin à la guerre en autorisant le dictateur en place et ses alliés à perpétrer les pires représailles envers son peuple. En cela, l’ONU serait complice des massacres. L’auteur y revient souvent, ne cessant d’imaginer les déclinaisons les plus variées autour du célèbre sigle/logo. Ainsi il devient barque sur un lac de sang où naviguent Bachar el Assad et Poutine. Il devient gangue étouffant un résistant, le peuple, où les lauriers qui le constituent sont les dernières choses comestibles, en autant d’images insupportables. Il reste un espoir toutefois : les mains menottées tiennent un crayon servant de clé. C’est donc par l’information, le dessin, le texte, et la prise de conscience à une échelle mondiale, le dessin de presse, probablement à l’aide des réseaux sociaux, qu’une solution pourrait advenir. En cela, oui, les dessinateurs de presse sont les fantassins de la Liberté.
Vincent Baudoux

(à corriger svp. Mille mercis .)

The exile of a press designer from a country at war is a special test, because if it allows to work without fear of reprisals, the relative comfort in which it is amplifies its rage to be at the same time remote And helpless in the face of the distress of the inhabitants of his country with fire and blood.

While many of the images proposed by Hossam Al Saadi join the classical representations of the genre, some pleasantly surprised by small differences not escaping the attentive reader. Two children cling to a musical range among the notes (a sixteenth note, a si) that one guesses sung by a few birds. A harmonious melody therefore. Except that the horizontals of the staff are also, and even first of all, barbed wire. In this way, the scenario reverses: the birds sing while the children are prisoners, having only their ears to imagine what it is to be free and happy. Music, one of the most primitive arts, with the incantations, the rhythms, the scansions, the prosody, the chants practiced for millennia by peoples ignorant of writing or what we call “civilization”, and yet we Differentiated from animals. The scope indicates that it is music such as the West has codified it, solfeggio, rigorous grammar accessible only to elites. The prison twice, freedom twice: this image proposes a double contradictory interpretation. How to talk about horror in a positive way? It is from this paradox that the author keeps us in black and white, without nuances.

A variation is proposed with this kid clinging to the bars of his prison. A tear exudes from his eye while a rose (symbol of a fleeting and fragile happiness that a nothing can fade) is attached to his bodice as a profession of faith. So what is this regime that throws a child into prison? One can guess her motionless, for a long time already, her despair is absolute. However – is she aware of it? – cold metal buds. What will be his reaction when he discovers that the sap inexplicably sows what is dead, that life always comes back to the top, what for the moment his eyes closed ignore? Whatever the despair, life goes on, in an unpredictable way, in all circumstances, even the worst. As long as there are children, we must believe in it, in spite of everything, for youth is our future, evidence that we do not always measure.

A musical reach that comes alive, the metal bars taking life, this device can be applied to any object, human body part, logo or visual symbol. Thus Russian President Putin plays the guitar, the sound box being the face of Bashar al-Assad, unless he plays the flute with his nose Pinocchio. The typography of the word “SYRIA” collapses like the buildings ravaged by the bombing, but from these ruins of birds (white doves of peace?) Fly into the sky. Destruction changes into fecundation, the hope of a better world. But it would be too much happiness: not only was the last letter (“A”) altered in a tent where a refugee squatted, while from the beginning the sky was black ink. Not that it is night, but it is the graphic means chosen by Hossam Al Saadi (as in the images mentioned above) to obtain more dramatic intensity. The visual efficiency is optimal, for if the contrasts are violent, just like the scene they describe, the few hatchings that could soften them are rare, just enough to signify a slight pattern where one or the other, Other shadow beach never hinder their strength. Each of these images is framed to the tightest, without decoration, without the slightest spatial escape, it strikes the eye in frontal collision.

The draftsman seems to devote a special hatred to the United Nations (UN) by its powerlessness or pusillanimity to end the war by allowing the dictator in place and his allies to perpetrate the worst reprisals against his people. In this, the UN would be an accomplice in the massacres. The author comes back often, constantly imagining the most varied variations around the famous logo / logo. Thus it becomes a boat on a lake of blood where navigate Bashar el Assad and Putin. It becomes stifling gangue a resistant, the people, where the laurels that constitute it are the last edible things, in as many images unbearable. There remains hope, however: handcuffed hands hold a pencil as a key. It is therefore through information, drawing, text, and global awareness, drawing press, probably using social networks, that a solution could come. In this, yes, the press designers are the infantry of Liberty.

(la traduction a été faite sur baise d’un texte qui a été remanié (en rouge) par la suite.
Ce qui est présenté ici en français est le texte original de VB.